Publiés au Journal officiel du 10 mai 2026, les décrets n° 2026-354 et 2026-355 concrétisent une réforme attendue depuis l'arrêt de la Cour de cassation de janvier 2023 : l'indemnisation des 1,2 million de salariés victimes d'un accident du travail ou d'une maladie professionnelle repose désormais sur deux parts distinctes, avec une entrée en vigueur fixée au 1er novembre 2026.
Les décrets du 7 mai 2026 en bref
Tout commence par une décision de justice. Le 20 janvier 2023, la Cour de cassation pose un principe qui bouscule trente ans de pratique : la rente AT-MP versée par la Sécurité sociale ne couvre que les conséquences professionnelles de l'incapacité — elle n'indemnise pas le déficit fonctionnel permanent, c'est-à-dire les douleurs, la perte de mobilité ou les limitations de la vie quotidienne qui persistent après la guérison médicale. Cette distinction ouvrait théoriquement la voie à des actions en réparation intégrale devant les tribunaux civils, créant une insécurité juridique considérable pour les entreprises.
Les partenaires sociaux réagissent dès le 15 mai 2023 par un Accord National Interprofessionnel demandant une réforme législative. Elle prend corps à l'article 90 de la LFSS 2025 (loi n° 2025-199 du 28 février 2025), qui crée le cadre légal de la double indemnisation. Les décrets d'application publiés le 10 mai 2026 fixent les modalités concrètes de mise en œuvre.
Quatre textes sont publiés simultanément au Journal officiel :
- Décret n° 2026-354 : modalités d'indemnisation de l'incapacité permanente, barèmes, seuils et régime transitoire
- Décret n° 2026-355 : modifications rédactionnelles du Code de la sécurité sociale pour intégrer la terminologie "professionnelle / fonctionnelle" dans tous les articles concernés
- Arrêté du 7 mai 2026 : barèmes indicatifs d'incapacité permanente professionnelle (IPP) et fonctionnelle (IPF)
- Arrêté du 7 mai 2026 sur les valeurs chiffrées : valeurs de points selon le taux d'incapacité et l'âge de la victime à la consolidation
IPP et IPF : une distinction qui change tout
La réforme instaure une distinction fondamentale entre deux composantes de l'incapacité permanente reconnue dans le cadre des accidents du travail et maladies professionnelles.
L'Incapacité Permanente Professionnelle (IPP)
L'IPP mesure l'impact de la lésion sur la vie professionnelle de la victime : capacité de travail réduite, exercice du métier rendu difficile, maintien dans l'emploi compromis, perspectives de carrière altérées. Elle est évaluée via un barème indicatif professionnel tenant compte de la nature de l'infirmité, de l'état général, de l'âge et de la qualification professionnelle de l'assuré.
Le taux d'IPP détermine la forme de l'indemnisation :
- IPP inférieure à 10 % : versement d'une indemnité en capital, dont le montant forfaitaire croît avec le taux
- IPP égale ou supérieure à 10 % : versement d'une rente viagère calculée sur le salaire annuel de référence de la victime
L'Incapacité Permanente Fonctionnelle (IPF) — la grande nouveauté
L'IPF couvre ce que l'ancienne rente unique ne reconnaissait pas formellement : le déficit fonctionnel permanent, c'est-à-dire les séquelles qui affectent la vie quotidienne après la consolidation médicale — douleurs persistantes, pertes de mobilité, limitations physiques ou sensorielles, souffrances morales post-consolidation.
L'indemnisation de la part fonctionnelle fonctionne selon un système de points :
- La valeur d'un point IPF est fixée à 50 % de la valeur de référence pratiquée par les juridictions civiles pour le déficit fonctionnel permanent, ajustée en fonction de l'âge de la victime à la date de consolidation
- À titre d'exemple, pour un taux d'incapacité entre 1 et 5 %, la valeur de point varie de 880 € pour les victimes âgées de 81 ans et plus à 2 150 € pour les 14-20 ans
- Si le taux d'incapacité fonctionnelle atteint ou dépasse 50 %, la victime peut demander la conversion partielle en capital dans les 6 mois suivant la notification de la rente, dans la limite du plafond légal prévu à l'article L. 241-3 du Code de la sécurité sociale
Ces barèmes seront mis à jour en référence aux valeurs pratiquées par les juridictions civiles, assurant une cohérence entre la réparation via la Sécurité sociale et le droit commun.
Qui est concerné et combien touche-t-on ?
L'ampleur de la réforme est considérable. Selon les données de la branche AT-MP du régime général :
- 1 214 000 victimes bénéficient actuellement d'une rente AT-MP au régime général
- 82 000 ayants droit perçoivent une rente de survivants
- Environ 69 000 nouvelles incapacités permanentes sont reconnues chaque année, dont 29 000 donnent lieu à une rente (montant moyen : 3 700 €/an)
- Le total des rentes versées par tous les régimes obligatoires atteint 5,7 milliards d'euros par an
Pour les victimes dont l'état sera consolidé à compter du 1er novembre 2026, la réforme s'applique immédiatement : elles recevront d'emblée une indemnisation calculée sur les deux parts. Pour celles dont la rente a été notifiée avant cette date, un régime transitoire permet une application progressive jusqu'au 1er janvier 2028.
Le montant moyen de rente annuelle actuel est de 2 421 euros (soit environ 202 euros par mois). Pour les taux d'IPP les plus sévères, de 80 à 100 %, qui concernent 14 903 assurés, cette rente atteint 21 823 euros par an en moyenne. La part fonctionnelle vient s'y ajouter pour mieux reconnaître les souffrances durables qui dépassent le seul impact professionnel.
Ce que ça change pour vous
- Salariés victimes d'AT-MP : votre indemnisation totale sera plus élevée à partir de novembre 2026, car la part fonctionnelle s'ajoute à la part professionnelle. Si votre taux d'incapacité fonctionnelle atteint 50 %, vous pourrez choisir de convertir partiellement votre rente IPF en capital dans les six mois suivant la notification. Attention : les préjudices antérieurs à la consolidation — souffrances endurées, préjudice esthétique temporaire — restent réparables séparément selon le droit commun.
- Entreprises et directions des ressources humaines : les cotisations AT-MP augmenteront mécaniquement à mesure que les nouvelles prestations seront versées. Il est impératif d'auditer vos contrats de prévoyance collective pour éviter les doublons ou les lacunes entre la rente légale et les garanties complémentaires d'entreprise.
- Assureurs prévoyance : les contrats collectifs incapacité/invalidité doivent être révisés avant novembre 2026. La rente AT-MP couvrant désormais le déficit fonctionnel permanent, certaines garanties "accidents de la vie" risquent de se retrouver en redondance avec les nouvelles prestations légales.
- Travailleurs indépendants et professionnels : les assurés volontaires à la branche AT-MP (artisans, commerçants, professions libérales) bénéficient des mêmes nouvelles règles. C'est l'occasion de vérifier votre couverture assurance professionnelle et d'évaluer si une garantie complémentaire reste nécessaire au regard des nouvelles prestations légales.
Pour les arrêts maladie ordinaires, la réforme AT-MP ne s'applique pas : seules les incapacités résultant d'un accident du travail reconnu ou d'une maladie professionnelle inscrite aux tableaux réglementaires sont concernées. Notre guide complet sur la prévoyance vous aide à distinguer les régimes d'indemnisation applicables selon votre situation.
Questions fréquentes
Non, dans un premier temps. La réforme s'applique aux victimes dont l'état de santé est consolidé à compter du 1er novembre 2026. Pour les victimes dont la rente a été notifiée avant cette date, un régime transitoire permet une application progressive jusqu'au 1er janvier 2028, selon des modalités précisées par les décrets n° 2026-354 et 2026-355 publiés au Journal officiel du 10 mai 2026.
La part fonctionnelle est calculée en multipliant le nombre de points d'IPF par un coefficient de 50 %, puis par la valeur de point applicable à votre âge à la date de consolidation médicale. Ces valeurs sont fixées par le barème de l'arrêté du 7 mai 2026 et indexées sur les valeurs pratiquées par les juridictions civiles pour le déficit fonctionnel permanent. Par exemple, pour une victime consolidée entre 14 et 20 ans avec un taux d'incapacité de 1 à 5 %, la valeur de point est fixée à 2 150 €.
La réforme vise précisément à réduire le recours judiciaire en indemnisant mieux les victimes directement via la Sécurité sociale. Hors faute inexcusable de l'employeur (FIE) prouvée, la rente AT-MP sur deux parts est désormais censée couvrir l'essentiel des préjudices permanents. En cas de FIE, la majoration s'applique aux deux parts mais la part fonctionnelle majorée reste plafonnée. Les préjudices non couverts par le régime — souffrances endurées avant la consolidation, préjudice esthétique, perte de chance — demeurent réparables séparément selon le droit commun (source : SNT-CFECGC, mai 2026).